L’ange des ruines n’abolira jamais l’histoire

Projet 2022

Quelques mois avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, j’ai trouvé, au coin d’une rue à Sofia, un buste de Lénine des années 1970. Cet évènement, de prime abord anodin, fut le début d’une nouvelle aventure artistique. En effet, la trouvaille a eu deux effets concomitants : d’une part, j’ai transformé la sculpture en une Nature-vivante[1], appropriation de l’image de l’idéologue par colonisation de micro-organismes, et d’autre part, j’ai commencé à mener des « enquêtes » sur le terrain, dans des lieux abandonnés en Bulgarie. Il s’agit pour la plupart d’usines et de gares, construites dans les années 1960 ou 1970, tombées en désuétude après la chute du régime communiste en 1989. Témoins silencieux d’une époque révolue, ces lieux émaillent tout le pays, parfois en pleine nature, parfois au cœur des villes.

L’usine abandonné près du village Lakatnik, situé au pied de la montagne « Stara planina ».

Lorsque j’ai découvert, au détour d’un chemin oublié du village de Lakatnik, une usine abandonnée dont l’activité semblait être la fabrication de portes en bois. J’ai pensé qu’elles ouvraient désormais sur l’histoire, véritables Portes d’histoire. Une histoire parcellaire, colonisée par la mémoire collective comme par les souvenirs individuels et peut-être d’autres choses encore. Comme dans Les voyages extraordinaires[2] de Jules Verne, les ruines incarnaient ici une « porte étroite d’entrée » vers un autre monde, voire une autre dialectique de l’espace et du temps. Il serait imprudent de penser que les lieux embrassés par l’ange des ruines sont des lieux hors-temps ou hors-champ. Au contraire, ils sont, — peut-être plus que tout autre —, dans le temps. Ne sont-ils pas à la fois son contenu et son contenant ? Il est difficile de reconstituer l’émotion dont j’ai été saisie en franchissant le seuil de l’ancienne usine. J’ai expérimenté à ce moment-là, l’alliance subtile entre une expérience esthétique bouleversante, liée à la beauté et à l’aura du lieu abandonné, et un sentiment de désolation face à sa dévastation, preuve d’un déclin économique générateur de misère humaine.

Mais tout bien réfléchi, ce lieu ne devait-il pas être considéré comme un antidote à l’accélération[3] qui caractérise notre société technicienne ? Je trouvais là l’expression d’une authentique poétique de l’espace[1] au sens bachelardien du terme. Une autre expérience de l’espace-temps. Je voyais dans les objets collectés un temps historique arrêté au profit du temps biologique en marche. Ainsi, le monde naturel s’emparait silencieusement et discrètement de la vie industrielle défunte. Dessins techniques, images, carnets, croquis, livres juridiques, notes diverses et autres archives, tous voués à la décomposition lente, fusionnaient avec le cycle de vie des éléments de la nature. L’idée d’une « nature-culture » à l’état sauvage semblait prendre un sens nouveau.

Comment se saisir, sinon s’approprier, l’étrange beauté de ces indices historiques ? Comment considérer leur portée tout en leur donnant une nouvelle existence ? Portant en eux-mêmes la fragilité inexorable des activités humaines, ces éléments sont devenus des nouveaux « matériaux de création », des « portes d’entrée » vers un espace-temps autre. Tout d’abord, je les examine au microscope comme s’ils étaient des éléments naturels vivants. Ainsi, les papiers collectés dévoilent des mondes biologiques insoupçonnés.

Par le dessin, je révèle cette vie cachée en me servant des documents trouvés à la fois comme supports et comme sujets d’étude. Au fil de mes interventions, ces témoins du passé se transforment et renouvèlent leur inscription dans le présent en tant qu’objets culturels, cette fois. Par ce geste, je tente d’acter, voire de sublimer, l’alliance souvent négligée entre le document historique et la vie biologique.

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[1] Nature-vivante est une œuvre évolutive et biopolitique qui sert d’habitat pour des micro-organismes. Voire l’article dans AHM : https://www.artshebdomedias.com/article/loeuvre-biopolitique-diglika-christova/
[2] Jules Verne, Les voyages extraordinaires par Jules Verne: L’ile mystérieuse. J. Hetzel et C. ie, 1874.
[3] « Le sociologue allemand Artmunt Rosa a analysé trois formes d’accélération. Technologique : évidemment, le rythme de l’innovation est devenu frénétique car il s’agit de devancer les concurrents, n’importe la qualité de ce que l’on produit. Sociale : les mutations de la société, des modes de vie et des institutions. Enfin, celle proprement du rythme de la vie : il faut faire plein de choses, de plus en plus de choses, parfois en même temps puisque l’on manque de temps pour tout. L’information et les sollicitations, les événements et les expériences s’accumulent en une suite frénétique qui ne nous permet pas de respirer », écrit Daniel Ramirez. (Entretien [en ligne] avec Daniel Ramirez, philosophe et écrivain ; propos recueillis par Iglika Christova dans le cadre de la plateforme de recherche interdisciplinaire [en ligne] Axone[s], septembre 2017.