Démarche

DESSIN ÉLARGI ET MICROCOSME : UNE POLLINISATION RÉCIPROQUE

iglika-christova_microscopie-et-artLe geste artistique transversal 

S’il ne fait aucun doute que le dévoilement de l’infiniment petit provoque une conscience plus aiguë de notre rapport au monde, et en particulier au vivant, je m’interrogerai ici plus particulièrement sur l’apport du microcosme dans les processus créatifs. Ma démarche s’attache à souligner les différents aspects de cet apport. Quel impact exerce l’infiniment petit sur les imaginaires artistiques ? Comment le microcosme permet-il de questionner le dessin ?  Je cherche à répondre à ces questions en engageant un dialogue continu entre le dessin et le monde de l’infiniment petit. L’hypothèse de ma recherche s’articule autour de l’idée que le microcosme et l’image de microscopie sont à la source de nouveaux langages graphiques. Parallèlement, mon travail vise à démontrer que le dessin apporte aussi à la science un autre regard. Il s’agit d’entrevoir comment la microscopie, détournée de son champ de recherche scientifique strict, peut « insuffler de l’oxygène » et stimuler l’acte créateur en donnant un cadre de travail pour l’expérimentation artistique. Appréhendée en tant qu’espace de recherche pour l’imaginaire artistique, la microscopie est envisagée alors comme un lieu d’expérimentation et d’interaction entre l’art et les sciences, où la pratique du dessin s’articule autour de divers échanges et collaborations avec des des biologistes.

Le rapport au microcosme dans le contexte écologique 

L’impact du microcosme sur la pratique artistique ne se limite pas seulement aux IMG_20170304_134043interprétations graphiques et aux aspects rétiniens des divers images de microscopie. En effet, par le biais des expériences transversales, la pollinisation réciproque entre les imaginaires artistiques et scientifiques mène à un questionnement autour des enjeux du monde contemporain : elle ouvre une réflexion sur la crise écologique que nous traversons actuellement. Dans cette perspective, l’ensemble des propositions transversales visent à créer une Relation intime avec la nature en tant qu’organisme vivant dont l’équilibre est souvent menacé par les activités humaines. La réflexion explore, entre autres, l’intimité cellulaire des eaux et autres matières organiques, ainsi que les aliments issus ou composés de Plantes Génétiquement Modifiées. Le choix des matières organiques explorées est donc souvent motivé par le contexte écologique, nous invitant à penser, voire « repenser », le dialogue archaïque et ubiquitaire entre l’homme et la nature. Le geste artistique apparaît, au fond, comme une pratique de réconciliation poétique et allégorique entre l’être humain et la nature.

Le dessin comme dévoilement de l’insaisissable

exemple 2Cette démarche transversale vise à juxtaposer dans un même espace de réflexion théorique et graphique, deux « dévoilements » de l’insaisissable : le premier, intrinsèque à l’imagerie de microscopie, et le second, relatif à l’espace mental traduit par le dessin. En effet, le dessin est appréhendé comme un « dévoilement » sensible du monde intérieur. Dans cette perspective, la pratique graphique apparaît comme un moyen de mettre à jour les trajectoires de la pensée, c’est-à-dire de tenter de révéler ce qui est par définition « caché », dissimulé au cœur de l’insaisissable. Derrière l’image de microscopie se « cache » ainsi souvent une image universelle, reliant l’homme à la matière vivante, le microcosme au macrocosme, la parcelle à la totalité. Le dessin, en tant que « dévoilement », est envisagé comme un instrument singulier de connaissance de soi, interrogeant la position de l’artiste comme observateur de l’invisible qui s’observe lui-même. Il est conçu comme un lieu d’observation à la fois des trajectoires de la pensée et des mouvements de la matière vivante microscopique. En se confrontant à celle-ci, le dessin cherche inlassablement dans la forme qu’il poursuit une organicité en résonance avec les méandres de la pensée : il n’examine pas seulement la réalité invisible du microcosme, mais aussi l’existence intime.

Le dessin élargi et la problématique de l’espace d’exposition

projection_OGMLa démarche que je poursuis cherche à ouvrir un champ de réflexion tant graphique que théorique autour du dessin dit « élargi », qui constitue une pratique graphique autonome investissant toutes les zones spatio-temporelles de l’œuvre d’art. Tout d’abord, la notion de dessin élargi se rapporte aux divers langages graphiques ainsi qu’à la problématique de l’espace d’exposition. Sans attachement à une forme graphique en particulier, le dessin élargi se présente comme un point de rencontre entre la diversité des traces graphiques et leur monstration et articulation dans l’espace d’exposition. Suivant cette optique, je conçois l’espace d’installation des œuvres comme une relation dynamique entre les différentes traces graphiques. Qu’elles soient physiques, immatérielles, fixes, animées, sur ou hors papier, ces dernières dialoguent entre elles et enrichissent mutuellement leur langage, créant ainsi un ensemble unifié. Sous ses différentes formes, le dessin élargi s’apparente à un organisme vivant cherchant à interroger la dimension poétique, esthétique, éthique et psychologique de notre relation à la matière vivante et, plus largement, au vivant. Dans cette recherche tant graphique que théorique, j’emploie cette notion de dessin élargi pour désigner la pratique du dessin orientée vers l’expérimentation, la transversalité et la pluralité des langages. D’autre part, cet « élargissement » du dessin dialoguant avec la microscopie apparaît ici aussi comme un axe de recherche sur le processus même de l’œuvre d’art en train de se faire. En ce sens, ma pratique artistique, fécondée par le monde de l’infiniment petit, vise à appréhender le dessin comme une « pensée » ouvrant un dialogue avec l’image scientifique. Dans cette recherche, microscopie et dessin se livrent donc à une pollinisation réciproque continue où le dessin est conçu comme un outil de décryptage et d’élargissement du microcosme. Intrinsèquement lié aux mouvements des yeux, du corps, des émotions, des pensées, le dessin invite à ce que nous pourrions appeler « une attention élargie », permettant de créer un lien entre le monde intérieur et extérieur. Il est abordé comme la trace d’une façon singulière d’habiter le monde et de « penser » notre rapport à l’infiniment petit.

La « micro-poétique » où les trajectoires du dessin entre la mimèsis et l’imaginaire

Néologisme personnel composé du préfixe « micro » (affixe d’origine grecque « μικρός » signifiant « petit ») et du mot « poétique », le terme « micro-poétique » désignerait littéralement ici la « poétisation » du « micro », donc du plus « petit ». La notion de « micro-poétique » permet ici de définir le monde de l’infiniment petit en tant que stimulus pour l’imagination poétique. Ainsi, le dialogue poursuivi entre le dessin et le microcosme est en relation avec l’imagination poétique, telle qu’elle a été interrogée par Gaston Bachelard, c’est-à-dire en tant que puissance majeure de la nature humaine, clairement différenciée de la simple fantasmagorie. Dans cette démarche, il s’agira donc de « charger » l’image scientifique de significations, d’intuitions, d’interprétations, ainsi que de contenus émotionnels. Par le biais de l’imagination, l’image de l’infiniment petit est envisagée dans toute ma pratique en tant qu’indicateur de rêverie, lieu de correspondances entre microcosme et macrocosme, espace de métamorphoses et d’analogies reliant l’individu aux mouvements de la nature. Le dessin est donc appréhendé comme une « zone imaginaire », captant les transformations de l’infiniment petit et délaissant progressivement la mimèsis pour tendre vers une poétique des images.  Mais délaisser la mimèsis ne signifie pas pour autant échapper à toute ressemblance avec ce qu’il est convenu d’appeler le réel, car il ne s’agit pas d’abandonner ici toute figuration des éléments composant le microcosme. Ainsi, bien que ces éléments (tels que les divers micro-organismes, les cellules etc…) restent pour la plupart clairement identifiables, ils sont cependant toujours recomposés, modifiés, et/ou associés à des éléments imaginaires. Cette transformation des éléments réels de l’image de microscopie vise à créer un espace graphique hybride afin de provoquer l’émergence d’un nouvel univers autonome.

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